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Carrefour social

Âme des Cafés, c'est cette vraie vie, je le confesse, qu'en toi j'ai, de tout temps, pressentie. Comme j'ai pressenti, sous le couvert du temps, du quotidien, ce qui échappe au temps, au quotidien; et qu'on appelle, en désespoir de cause, éternité. En toi, enfin, qu'à travers leur folie meurtrière ou leur besoin fou de communion; leurs aspirations à la liberté ou leur veule accoutumance à l'esclavage, je suis entré en relation, mieux que partout ailleurs, avec les hommes. Et, au-delà d'eux, avec le grand Arbre de l'Homme. Et son coeur. En état de permanente agonie, et de non moins permanente genèse de lui-même. Tout cela perceptible, au gré des heures, pendant qu'un homme, entre deux âges, simplement porte à ses lèvres un verre; rêvasse dans un coin, ou parle à la terrasse avec un ami ou une amie; et que sonnent, soudain, à l'approche du soir, inentendues de tous, et cependant fidèles, les cloches du quartier. Couvrant le bruit de la fontaine. Et c'est pourquoi, humbles et terribles cafés, miroir, pour moi, de la condition humaine, et parfaits inspirateurs en poésie, contre tous ceux qui vous méprisent, je vous rends grâce ici. Et vous salue. » (1)

 

Cet hymne de Georges Haldas, le chantre moderne des bistrots genevois, résume en quelques lignes l'essence même de la vie en ce lieu. Les Genevois nostalgiques d'aujourd'hui rêvent aux bistrots d'antan sacrifiés aux banques et bureaux de tous genres, car dans leurs souvenirs ils évoquaient précisément cette communion, cette communication dont parle l'auteur de «La légende des cafés».

 

Le rondeau de Carouge.

 

Pourtant, même si la liste des cafés disparus s'allonge d'année en année, il reste près de 1400 établissements aujourd'hui dans notre canton. Certes, les «fastfoods» fleurissent, privilégiant l'utilitaire, mais ils demeurent marginaux à Genève. D'autres établissements conservent encore cette essence de la poésie. S'y arrêtent les promeneurs assoiffés des chaudes journées estivales ou les badauds frigorifiés de nos hivers rigoureux.

 

On se rend au café pour bien d'autres raisons encore. Les buffets de gare recueillent toute une population dont la caractéristique est l'attente, et qui tue le temps devant un verre. Les bistrots de la ville servent parfois de halte aux passants affairés ou harassés par les courses dans les grands magasins. Lieu du rendez-vous par excellence, des couples de tous âges s'y retrouvent. Parfois à la suite d'une rencontre fortuite de la rue, parfois aussi pour se cacher des regards indiscrets.

 

A certaines heures précises du jour et de la nuit, le café se remplit brusquement pendant un court laps de temps. Des groupes, de provenances sociales souvent différentes, ponctuent la journée de ces établissements. Deux points communs les unissent: limités par le temps, la fébrilité marque leurs visages, préoccupés, leur présence au café n'est parfois qu'apparence. Encore imprégnés de leur travail, ils ne participent pas tout à fait à la vie du bistrot. A l'ouverture se pressent les travailleurs du petit matin, ceux qui ont terminé leur nuit de labeur et ceux qui s'apprêtent à commencer leur journée. A l'heure de la pause-café, les employés, les collégiens l'envahissent. Certains en profitent pour parcourir les quotidiens du jour et quelques discussions rapides s'ébauchent autour de l'actualité. Ensuite c'est l'heure du plat du jour, puis vers le soir, d'autres clients se pressent encore: des spectacles divers les attendent et ils avalent en hâte une assiette froide et une quelconque boisson.

 

Dans nos cafés actuels, il est frappant de constater à quel point cette foule agitée, «stressée» par la vie moderne, s'oppose à un tout autre type de population pour laquelle le temps s'allonge au contraire et s'éternise parfois. Venir au bistrot, «ça passe le temps», disent certaines personnes âgées, qui s'y rencontrent pour jouer aux cartes ou lire le journal. Les jeunes, quant à eux, passent des heures devant les «flippers» et les machines à sous. Si divers clients parcourent quotidiennement des périodiques, d'autres se plongent dans la lecture de romans ou de livres d'études. Car on peut aussi fréquenter les établissements publics dans le but d'y travailler. Les journalistes, les étudiants, les écrivains, les professeurs monopolisent, parfois plusieurs heures, les tables de cafés qu'ils préfèrent à leurs bureaux trop sévères. Le contact avec une foule anonyme et pourtant présente, les bruits peu à peu confondus, assourdis, la tasse de café chaud ou le verre de vin favorisent la concentration et la création, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Georges Haldas a écrit la plus grande partie de son oeuvre dans les cafés et aujourd'hui encore on le rencontre presque chaque jour à «l'Or du Rhône» le stylo à la main.

 

Il y a donc de nombreuses raisons de se rendre dans un café, précises, d'ordre utilitaire, comme nous l'avons évoqué plus haut. Mais sous ces motivations avouées s'en cachent d'autres plus secrètes, parfois inconscientes. Dans notre société toujours plus individualiste, compartimentée, le bistrot devient presque le seul lieu où l'échange entre groupes sociaux différents peut s'établir, où jeunes et retraités, hommes et femmes, démunis et PDG peuvent encore se côtoyer, voire désirent se rencontrer, alors qu'ils n'éprouveraient peut-être jamais ce besoin dans un autre contexte. Le baron Edmond de Rothschild, par exemple, mange régulièrement la choucroute à la brasserie «International».

 

L'Université de Genève, succursale du «Landolt» ou est-ce le contraire?

 

On vient aussi au bistrot pour combler une solitude toujours plus dramatique au fil des années, pour recréer dans ce lieu le foyer qu'on a perdu. Cantonnées dans des maisons de retraite ou des appartement solitaires, certaines personnes âgées perdent peu à peu tout contact avec la société. Au café elles retrouvent l'animation, l'agitation, qui leur permettent d'oublier leur propre condition ou de faire renaître quelques souvenirs enfouis. Des liens invisibles s'établissent, «des racines poussent entre les tables» (2). Le bistrot possède en effet « cet immense avantage de rendre possible, de réinventer cette forme de communication où des personnes peuvent être présentes les unes aux autres sans avoir à se parler et surtout sans être gênées de ne pas le faire.» (3)

 

Combler la solitude, cela signifie également fuir l'angoisse et, dans ce sens, le café procure un sentiment de sécurité. - Le soir de Noël, des personnes du troisième âge se réfugient à l'«International» pour fêter la naissance du Christ. Ce sont eux qui ont demandé que la brasserie reste ouverte chaque 24 décembre.

 

Si le premier geste, celui de pousser la porte, provoque la timidité des clients inquiets du regard des autres, une fois installés dans un coin abrité, une impression de bien-être fera place à leur première inquiétude. Le café est riche de sensations multiples. Il s'offre à la vue comme espace clos, statique, au décor souvent banal, dans lequel s'agite une population mobile qui apparaît et disparaît au gré des minutes. Il protège des bruits de la rue même si d'autres sons l'emplissent: éclats des voix, rires, mais aussi bruits de vaisselle, de monnaie, de la machine à café, du juxe-box... Il y flotte tantôt des odeurs subtiles, mélange de chocolat chaud, de café, de tisanes, ou des odeurs plus caractéristiques, celles des plats au fromage bien sûr, de la choucroute, mais aussi du ragoût ou de la minestrone. Enfin, tous les clients d'un café ont en commun l'acte de boire, et se retrouver devant une table, c'est aussi déguster un bon vin, une bière ou se réchauffer les mains à un verre de thé.

 

Cet espace nous rassure donc, car il isole de la rue, impression plus forte encore lorsque la nuit est tombée. Le temps s'arrête alors. On peut enfin goûter à la détente, discuter, écouter les autres. Car le café est avant tout le lieu de l'échange verbal. On se souvient qu'au XVIIIe siècle déjà, les Encyclopédistes les fréquentaient et qu'au XIXe le pouvoir tentait de limiter leur rayonnement en introduisant une série de règlements. Au xxe siècle, ce même rôle politique, assigné au café, se poursuit. Le bistrot demeure le lieu de prédilection de la chose publique. Les hommes s'y retrouvent pour commenter les événements, critiquer, vociférer. Parfois les conversations s'animent et deviennent de véritables joutes oratoires. Les leaders de bistrots ont un public bien à eux, les clients, ravis d'être au spectacle. Ceux-ci rentrent dans cette arène à l'occasion et se retrouvent acteurs à leur tour. Plusieurs cafés genevois ont été témoins de ces ébullitions d'idées. Léon Nicole les fréquentait, Lénine laissa son nom gravé sur une table du «Landolt», André Chavanne tenait séance au café de l'Hôtel-de-Ville, les étudiants, en mai 68, fourbissaient leurs armes au café du Rond-Point à Plainpalais.

 

Ainsi l'Histoire est-elle inscrite sur les murs des cafés, ces murs imprégnés de toutes ces vies tant de fois racontées, de tous ces événements narrés, discutés. Les fantômes de tous ces personnages illustres ou inconnus imprègnent l'atmosphère. Le temps s'arrête. Et le rêve s'installe. L'esprit se libère de toutes ses contraintes: le café devient alors «le lieu où naît la Poésie; et celui par excellence, où tout homme, en parlant de ce qui lui arrive, devient poète! Accède et fait accéder les autres - le vin aidant - à l'Etat de poésie. Arc-en-ciel de la relation humaine.» (4)

 

(1) Haldas Georges, «La Légende des cafés», L'Age d'Homme, Lausanne, 1976. Postface.

(2) Laforge Jean-Roger, «Des cafés et des hommes», Université de Genève, p.112.

(3) Laforge Jean-Roger, op. dt. p.112.

(4) Haldas Georges, op. cit. 92


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